Equipement ERTMS/ETCS: Chronique d’un fiasco (pourtant) annoncé !

Depuis quelques mois, nous vous parlons des problèmes à venir pour nos trajets quotidiens, en raison du retard pris dans l’équipement ERTMS/ETCS des 25 rames de TER Grand-Est affectées à notre ligne, et de l’avancement de la date limite à partir de laquelle les trains non équipés auront interdiction de circuler au Grand-Duché, au 1er janvier 2020.

Un article plutôt bien documenté, paru vendredi dans le Républicain Lorrain a donné suite à d’autres articles, comportant des inexactitudes, dans la presse luxembourgeoise.

Tous mentionnent un fait indiscutable :

À partir du 1er janvier 2020, seule la moitié des TER de la SNCF seront autorisés à franchir la frontière, obligeant les personnes empruntant le train vers Luxembourg, entre Nancy et Thionville, à changer de train dans cette gare !

Pour y voir plus clair, nous vous proposons de relater ci-dessous, les événements qui ont conduit à la situation que nous nous apprêtons à connaitre, et leurs conséquences prévisibles:

  • Comment a-t-on pu en arriver là ?
  • Quelles sont les raisons de cette situation ?
  • Pourquoi n’a-t-on pas fait le nécessaire pour éviter celle-ci ?
  • Quelles conséquences cela aura-t-il sur nos trajets ?
  • Concrètement, quels changements peut-on craindre jusqu’au et à partir du 1er janvier 2020 ?

L’ERTMS/ETCS et le TER Lorraine/Grand-Est, une longue histoire

  • De manière très schématique, cette norme européenne permet la communication en temps réel, entre les trains, la signalisation et les postes de contrôle en utilisant les mêmes protocoles dans tous les pays. Il a été pensé en prenant en compte naturellement l’expérience acquise durant l’analyse des accidents ferroviaires passés.
  • Il rend en théorie impossible toute collision entre deux trains, suite à un problème technique ou une erreur humaine, ou une conjugaison de ces facteurs.
  • C’est donc avant tout UN SYSTÈME DE SÉCURITÉ très important !
  • Au cours de cette période, l’état luxembourgeois demande à la SNCF d’équiper tous ses trains avant juin 2017.
  • En novembre 2006, dans le cadre des négociations d’État à État pour la desserte de Luxembourg par le TGV, la France demande aux autorités luxembourgeoises la prorogation du système de sécurité alors en service, le « Memor II+« . Les français obtiennent une prorogation jusqu’au 30 juin 2021, tout en s’engageant à équiper les TER…
  • Le coût de l’équipement des 25 rames bleues à 2 étages « TER 2N NG » circulant sur notre ligne s’élève à un peu moins de 28 M€. Or, depuis la loi dite « SRU » de 2002 la responsabilité des trains régionaux, et donc leur financement a été transféré de l’État aux Régions.
  • Affirmant avoir été avisé seulement en 2012, de l’échéance à venir et de la menace de voir les TER Lorraine circuler au Grand-Duché de Luxembourg, l’ancien président de Région Lorraine, J.P. Masseret a toujours refusé de payer la facture, arguant que, « s’agissant d’une décision de Paris (du gouvernement français), en application d’une recommandation européenne, c’était à Paris de payer... ». À ce propos, il faut savoir que suite à l’accident de Zouftgen en 2006, le ministre français des finances de l’époque s’était engagé en 2007, à régler la note. Malheureusement, en 2012, les responsables politiques avaient changé et le président de région reçut une fin de non-recevoir, suite à quoi toute l’affaire est « balayée sous le tapis« .

Ça va, vous suivez jusque-là ? Oui, alors on continue…

  • Au 1er janvier 2016, suite à la réforme territoriale, la Région Grand-Est (RGE), se substitue en tant qu’Autorité Organisatrice des Transports, responsable notamment des TER entre Nancy et Luxembourg, à l’ancienne Région Lorraine.
  • En emménageant dans son nouveau bureau, son président Philippe Richert, fraîchement élu, découvre avec stupeur, caché sous le tapis, le « pot de pus » laissé par son prédécesseur. Il se saisit du dossier et en quelques mois, le financement est trouvé, et les décisions politiques nécessaires sont prises par la nouvelle assemblée régionale. On va pouvoir enfin équiper les « Metrolor » en ERTMS/ETCS !

Tout va bien à lors ? Ben non, malheureusement:

  • À partir du moment où l’argent est débloqué, le plan d’action de la SNCF estime , qu’il faut environ 60 mois pour créer deux rames prototypes, les faire homologuer puis équiper les 25 rames, et former les conducteurs au nouveau système. Tout cela nous amène donc grosso-modo à juin-juillet 2020.
  • Le 14 février 2017 se produit l’événement dramatique dont nous nous souvenons tous. Nous parlons bien entendu de l’accident ferroviaire de Dudelange, qui a coûté la vie à un cheminot luxembourgeois, et causé deux autres blessés, et dans lequel un train de marchandises et un TER CFL sont entrés en collision frontale, heureusement hors heure de pointe…
  • Une enquête judiciaire et une enquête technique sont ouvertes, pour faire la lumière sur les circonstances de l’accident.
  • Dès le 16 février, la direction des CFL déclare que « le système de sécurité MEMOR II+ pourrait ne pas avoir fonctionné correctement, et que si l’ETCS avait été actif, l’accident aurait sans doute pu être évité« .
  • Arrivé en octobre 2017, le nouveau président de la région Grand-Est, Jean Rottner reprend à son compte le dossier de l’ETCS et s’y investit avec beaucoup d’énergie.
  • C’est sans surprise que le rapport d’étape délivré le 19 février 2018 par l’Administration des Enquêtes Techniques du Ministère luxembourgeois du Développement Durable et des Infrastructures (MDDI), Département des transports, conclut à la nécessité de se conformer au plus vite à la norme ETCS, poussant l’Administration des Chemins de Fer (ACF, autorité ferroviaire en charge de la sécurité du réseau ferroviaire luxembourgeois), à « avancer la date butoir au 31 décembre 2019, en ce qui concerne l’obligation de circuler au Luxembourg avec le système de sécurité ETCS« .
  • Cette préconisation est reprise par l’ACF, dans son rapport annuel 2017 (page 21, point 2, « Recommandation LU-CF-2017-002 »)
  • Suite à cette accélération soudaine du calendrier, la Région Grand-Est décide d’accélérer le programme d’équipement des trains français, en envoyant simultanément non pas deux mais quatre rames de 330 places, dans les ateliers de la SNCF à St Pierre des Corps (Indre et Loire), ce qui conduit SNCF à programmer des ruptures de charge à Thionville, dès le 1er avril 2019 pour un premier train, puis progressivement pour d’autres, d’ici la fin de l’année.
  • Malgré cela, seules 12 rames sur 25 seront équipées de l’ETCS au 31 décembre 2019, et pourront circuler au Luxembourg, à partir du 1er janvier 2020 selon le planning envisagé.
  • Entre temps, le président de Région, et la ministre française des transports Elisabeth Borne sont intervenus à plusieurs reprises auprès des autorités luxembourgeoises, pour obtenir une ultime prorogation jusqu’en juin-juillet 2020, le temps nécessaire d’achever les travaux d’équipement sans réponse officielle dues autorités luxembourgeoises à ce jour !
  • Or, interrogé dans une interview au Républicain Lorrain publiée le samedi 25 mai, nous apprenons de la voix de Marc Ostreicher, directeur de l’ACF, que  » Le 1er janvier 2020, plus aucun train non équipé du système de sécurité ERTMS ne circulera sur son réseau« . Il déclare à titre subsidiaire que « Si un accident est déjà arrivé en 2017, c’est que cela peut se reproduire. Surtout qu’il s’agit de
    la ligne où les risques sont les plus élevés » , confirmant de fait les inquiétudes dont nous faisions état dès l’accident, tout comme les cheminots français, quant à la sécurité des circulations sous MEMOR II+…
  • Dernier rebondissement, dans cette histoire qui prêterait presque à sourire, si elle n’était pas franchement à pleurer : La SNCF et le président de RGE n’ont pas été informés officiellement de la décision de l’ACF !

Voilà pour l’historique !

Quelles conséquences ?

  • Pour l’instant seul le TER 88570/1 au départ de Nancy à 7h50 est concerné. À partir de Thionville, les voyageurs du train ont 5 minutes pour changer de rame pour emprunter le train 88 571, arrivant à 9h22 à Luxembourg.
  • À partir de fin août, trois autres trains seront concernés, dont certains dans le sens Luxembourg – Thionville.
  • À partir du 1er janvier 2020, seules 12 rames SNCF devraient être équipées et autorisées à circuler sur le réseau luxembourgeois. A ces 12 rames s’ajoutent les 4 rames mise quotidiennement à disposition par les CFL, dans le cadre de la convention TER.
  • Le Ministre Luxembourgeois semble avoir indiqué que les CFL pourraient « aider la SNCF en envoyant des trains à Thionville ». Néanmoins, il faut bien garder à l’esprit que les CFL utilisent déjà énormément le seul type de matériel qui est apte à circuler à la fois en France et au Luxembourg.

On peut donc supposer que :

  • Les rames disponibles, homologuées à la fois en France et au Luxembourg, qu’elles soient CFL ou SNCF, feront la navette entre Thionville et Luxembourg,
  • Que cette tension sur le parc créera des problèmes conséquents au moindre imprévu (pannes, etc.) ;
  • Que seule une petite partie de trains directs demeurera au-delà de Thionville. Mais il est trop tôt pour savoir exactement le ratio pour l’instant, puisque tout le plan de roulement sur le sillon lorrain devra être revu.

De ce fait :

  • Le cadencement, mis en place depuis avril 2016, risque d’être fortement perturbé, du fait du changement de roulement.
  • Les temps de trajet du matin devraient être raisonnablement affectés étant donné que les retards importants n’arrivent généralement qu’une fois Thionville passé.
  • Pour le soir, des perturbations importantes sont à prévoir, vu d’une part les importants problèmes de capacité de la gare de Luxembourg et les nombreux incidents affectant les équipements de voie vieillissants entre Howald, Bettembourg et la frontière.

Conclusion :

Complexité technique ou administrative, souci d’économie poussé jusqu’au ridicule, ignorance ou laxisme des décideurs politiques, querelles politiques régionales et internationales ont conduit à un paradoxe incroyable: deux des états fondateurs de l’Union Européenne, s’avèrent incapables de se mettre d’accord, sur un sujet qui touche quotidiennement des milliers de citoyens, alors qu’il aurait pu/dû être réglé assez facilement, il y a bien longtemps. Voilà un bien triste constat, au lendemain d’élections qui ont montré à tous à quel point l’équilibre acquis était fragile…

Plus concrètement de nombreuses crises de nerf nous attendent donc d’ici au moins l’été 2020. Celles-ci s’ajouteront à d’autres, plus habituelles provoquées par les travaux de modernisation du réseau CFL,  la gestion des circulations sur le territoire luxembourgeois, les encombrements en gare, les dérangements d’installations en tous genres, etc, etc, etc…

Depuis plusieurs mois, notre association travaille avec la SNCF et le président de Région sur ce dossier pour essayer de trouver des solutions viables, susceptibles d’atténuer les effets de cette situation difficile, et nous allons continuer à le faire au cours des semaines prochaines. Notre objectif est maintenant de pousser les CFL et le gouvernement luxembourgeois à entrer enfin dans cette concertation, même si pour l’instant, force est de constater que le dialogue est difficile, et qu’on en est encore à se renvoyer les responsabilités d’un côté à l’autre…

Cela doit changer, et pour cela, nous avons besoin de vous !

Paradoxalement, malgré une situation de plus en plus dégradée on ne peut que constater une apathie généralisée sur les quais et dans les trains, et alors même que beaucoup se plaignent sur les réseaux sociaux, on ne constate aucun mouvement d’ampleur, face à des faits pourtant potentiellement révoltants.

Si l’on peut comprendre que les perturbations incessantes conduisent à une lassitude, et que cette lassitude conduit au désintérêt et à la passivité, il nous semble important de rappeler que nous, les usagers, principaux concernés, nous avons les moyens de faire face à cette situation, en essayant de ne pas la subir, en nous unissant pour proposer des solutions, de nouvelles idées.

Ne l’oubliez pas, c’est nous qui avons le pouvoir de forcer le changement, en faisant savoir, ensemble, que nous voulons plus d’écoute, plus d’implication bref,  plus de respect !

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